Le citoyen médiatisé

jazz-nightNombreux sont les commentateurs du côté des médias sociaux à avoir décrié le caractère purement accessoire de la dernière campagne électorale provinciale par manque de débats de fond. Et sans doute fort peu nombreux seront les électeurs à se rendre aux urnes le 8 décembre prochain. Il faut s’attendre à de vives réactions, condamnant le cynisme ambiant ou la faillite des représentants politiques à soulever de réels enjeux[i].

La politique semble vouloir se restreindre à ses stricts aspects procéduraux, contraignant et prescrivant une citoyenneté désincarnée dont ne veulent plus les citoyens. Loin d’en être exténués et surtout assoiffés de participation, de consultation et de contribution, ces derniers sont toutefois de plus en plus nombreux à se rabattre sur la délibération, la contestation et le militantisme dans l’espace public virtuel. Qu’y trouvent-ils de plus?

Cette multiplication des sources d’information est un phénomène depuis longtemps documenté. L’espace public étant pluriel nous devons parler davantage d’un droit à la communication que d’un rigide droit à l’information. Et ce que recèle ce processus dialogique est riche en référents citoyens.

Les représentations sociales de la citoyenneté que l’on retrouve dans les communications numériques citoyennes s’avèrent beaucoup plus riches et complexes que dans les médias traditionnels de masse. Le constat peut paraître banal, mais les possibilités et implications sont stupéfiantes. Considérant que les représentations sociales sont des systèmes de valeurs, normes et pratiques structurées, elles se construisent en fonctions des conflits sociaux ainsi que le précisait Serge Moscovici (1961). Ces grilles de lecture et de décodage de la réalité (Abric, 2003) sont également des systèmes de représentations qui régissent notre relation au monde et aux autres (Jodelet, 1991), des self-thinking tools ou petits médiateurs personnels.

Devenir citoyen ou le média?

Il est devenu commun de croire en l’affaissement des compétences civiques des citoyens lorsque l’on constate l’échec de la participation électorale. Et si cela était en fait conséquent d’une défiance accrue envers les institutions?  La citoyenneté s’exprime en un archipel de lieux, à l’instar du strict suffrage ou de la participation institutionnalisée restreinte au seul espace politique.

Conformément à la thèse de la fragmentation de l’espace public, ce dernier se composerait de pôles de socialisation pluriels. Il nous paraît ainsi plausible que l’espace médiatique puisse être départagé en une multitude de lieux d’expression. Ces lieux partiels ou fragmentaires d’expression posséderaient ainsi leurs rationalités, leurs propres codes de fonctionnement et permettraient le développement de stratégies médiatiques susceptibles de véhiculer des représentations divergentes.

Conséquemment, et dans la mesure où les fonctions critiques des médias ne s’accorderaient pas toujours aux logiques marchandes ou étatiques, les représentations de la citoyenneté qui correspondent à des pratiques citoyennes moins institutionnalisées seraient plus aptes à être véhiculées dans les communications numériques citoyennes. Ces médias alternatifs ou sociaux web,  instruments d’empowerment et de socialisation pour la frange plus numérique des citoyens, prétendent participer d’une démocratisation des communications en introduisant un discours hérétique, rompant d’avec la vision établie du monde social et ce qu’elle peut contenir comme modèles normatifs d’exercice de la citoyenneté.

Les médias, par la couverture, le traitement, l’analyse et le commentaire qu’ils apposent aux événements en démocratie, contribuent à donner un sens à la citoyenneté. Le discours de certains médias alternatifs ou sociaux introduit parfois de nouvelles représentations sociales des pratiques citoyennes dans l’imaginaire collectif. Quels impacts ont et devraient avoir ces représentations émergentes sur les pratiques et mécanismes de participation citoyenne? Cette question, comme bien d’autres, nous permet de relever la complexité des pratiques citoyennes contemporaines et d’illustrer leur piètre concordance au rôle de spectateur d’une démocratie représentative.

Mais ces impératifs d’une démocratie plus participative découlent de la dévalorisation du médiateur, entraînant une conception plus active et moins désincarnée de la citoyenneté[ii]. Et encore, cette dévalorisation n’est qu’un des facteurs expliquant la transformation des pratiques citoyennes à l’ère du numérique.

Citoyen médiateur

Il est ici question du médiateur au sens générique du terme, admettant donc que cet agent puisse revêtir plusieurs formes, plusieurs visages. Il s’agit donc du représentant ou de l’élu lorsque désignant la figure de médiation pour la démocratie représentative, du délégué dans le cas d’une association ouvrière, partisane ou associative, ou encore de l’expert dans le milieu universitaire ou scientifique.

«The more hopeful answer is that the close contact reveals the selectivity and artificiality of mediation, its combinations of strategy and arbitrariness, and thereby generates a new critical scepticism» (Corner, 2003: 424).

Le phénomène de dévalorisation de la médiation, teinté par la pensée libertaire, soutient le développement de la capacité d’autonomie décisionnelle et la relativisation de ce qui fait sens pour un nombre élargi d’acteurs sociaux. Il s’agit donc d’un phénomène incontournable pour une meilleure intelligibilité de la communication citoyenne à l’heure du numérique.

«A key feature of these media is the erosion of the expert who is dependent on formal education and professionalization, to be replaced by the autodidact, informally skilled often through collective experimentation. In Bourdieusian terms, this autodidact has ‘a relation to legitimate culture that is at once ‘liberated’ and disabused, familiar and disenchanted (Bourdieu, 1984 : 84)» (Atton, 2002 : 153).

Appliqué à la citoyenneté, ses pratiques et ses institutions, ce phénomène questionne également la démocratie quant à ses potentialités et réserves. «De fait, la citoyenneté renvoie de façon très étroite à la démocratie, dont elle constitue d’une certaine façon le principe organisateur» (Duchesne, 2001: 189). Car le citoyen est un acteur agissant[iii], un agent politique subjectif[iv] qui interagit avec ses semblables. Ensemble, leur action interroge et nourrit le lien social (concitoyenneté donc identité) dans l’espace public[v].

Une mosaïque d’espaces publics

Ce lien social et ses affluents sont marqués par une variété de sources, d’influences suivant de complexes combinaisons personnelles et collectives. Nous le dirions marqué par la fragmentation de l’espace public[vi]. Bien qu’il soit complexe de circonscrire l’impact culturel de cette fragmentation des sources d’informations citoyennes, il appert évident que l’auditoire a soif de plus d’implication et ne saurait être maintenu dans son poste de réceptacle à information prémâchée.

Parmi les principales lacunes analytiques qu’aurait le concept d’espace public, Dahlgren & Sparks (1991 :6) ont insisté sur le formalisme, l’abstraction et la trop grande simplification que semble avoir Habermas du phénomène de la réception. De plus récentes études sur la réception[vii] démontrent qu’il s’agit d’un phénomène plus complexe que la perception qu’en avait initialement Habermas.

«Habermas is saying that people use language to convey what they want to say about themselves or the world, and there is no tension between what they say and the meaning of what is said. […] This view of language can be deemed pre-semiotic, in the sense that it ignores much of the insight which followed with de Saussure and the rise of linguistics and the semiotics regarding the social nature of language. […] In our sense-making, we strives for closure and stability, but always confront difference, instability and polysemy» (Dahlgren, 1995: 102).

Peter Dahlgren propose une dimension analytique à l’espace public qui fait appel aux interactions socioculturelles (1995 :11). Cette dernière fait une plus grande place à la réception (i.e. aux aspects processuels de la subjectivité, de l’identité et, donc, de l’interface média/citoyens  de même que citoyens/citoyens (1995 :12). «This dimension [of sociocultural interaction] takes us into the realm of people’s encounters and discussions with each others, with their collective sense-making and their cultural practices»(1995:18-19).

Cette construction dynamique de sens, à l’ère du numérique, présente la particularité de ne plus nécessairement devoir reposer sur les épaules de médiateurs, de représentants ou de délégués. L’espace public est rendu accessible au plus grand nombre. Le télétravail, les visioconférences et loisirs en ligne sont en voie de supplanter (mais non d’anéantir) les contacts personnels, professionnels et familiaux directs. Il en est de même en ce qui a trait aux sources d’information auxquels ont recours les citoyens numériques, qui ne sont plus passivement fidèles au bulletin de 22h.

Espaces temps citoyen vs espaces physiques

Bien que certains auteurs trouvent problématique de privilégier la communication directe, face-à-face, à l’ère des médias électroniques/numériques et des publics de masse (Dahlgren & Sparks, 1991) ainsi que le préconisait Habermas dans son idéal-type de délibération directe, la généralisation des rapports numériques entre citoyens semble plutôt raviver le débat.

Craig Calhoun (1991[viii]) opposait d’ailleurs à ces relations directes la notion de relations indirectes qui caractériseraient le monde de la modernité capitaliste, celles qui fonctionnent donc suivant une complexe configuration communicationnelle.

«[Le] poids croissant de ces relations indirectes dans les sociétés actuelles désigne, à l’étage supérieur, toute la dimension systémique où des mécanismes impersonnels, sans dimension discursive directe, régissent les rapports entre agents sociaux. […] La réflexion à partir des relations indirectes vient aussi souligner l’importance, déjà soulignée, des dimensions identitaires des espaces publics. […] L’ensemble des déterminants et dimensions de ce que nous avons condensé sous le label de fragmentation de l’espace public travail en effet les identités individuelles, et partant les conceptions de la citoyenneté (Constant, 1998). Celles-ci deviennent mosaïques, fragmentées entre des rôles sociaux, des mondes vécus, de micro-espaces publics.» (François et Neveu, 1999 : 56-57).

Ces relations indirectes se « matérialisent » dans des communautés de pratiques menant à terme des développements informatiques à la fine pointe ou des projets de recherche aussi rigoureux que vastes. On les retrouve également dans les collaborations industrielles et commerciales menées grâce à de nombreux logiciels informatiques (propriétaires ou sociaux), malgré le dispersement géographique des intervenants.  Les relations indirectes sont également décelables au niveau de la délibération démocratique et recrée un lien social indépendamment de la distance physique entre citoyens.

Mise en scène citoyenne

Il n’est donc plus question que de simplement améliorer l’information à offrir aux citoyens. Si le système partisan actuel souhaite conserver son emprise sur les aspects procéduraux des parlements et voir ses gouvernements bénéficier de l’approbation des citoyens numériques, un arrimage est à prévoir. L’espace public virtuel est à se constituer autour de flux de communication qui, bien que complexes, n’en demeurent pas moins plus respectueux de la nature humaine, des rapports tantôt conflictuels, tantôt plus harmonieux mais sains de citoyens en démocratie.

Les faits ayant surpassés les cadres analytiques, il importe de tenir davantage compte d’un processus de communication qui s’appuie sur de multiples nodes et non sur le seul droit à une information descendante prémâchée par de vulgaires médiateurs intéressés (conseillers en communication des partis ou journalistes au sens traditionnel du terme).


[i] http://carnetsdudevoir.com/index.php/carnets/commentaire/la_clarte_de_jean_charest/

[ii] Thuot, 1998 ; Atton, 2002 : 153; Sénécal, 1995 : 223.

[iii] «Cet engagement peut être communicationnel (prendre la parole dans une réunion politique), mais peut aussi revêtir des formes tangibles comme l’accomplissement d’actes civiques (vote, réponse à des enquêtes d’utilité publique, par exemple) ou la participation à des actions militantes (manifestations, pétitions, etc.)» (Dacheux, 2003 : 200).

[iv] C’est-à-dire capable d’autonomie dans ses prises de décision, dans la sélection des sources de sens ayant autorité pour lui de même que capable de produire, à son tour, des symboles ou idées. «L’autonomie qui est attribuée aux produits symboliques résulte de ce que, au sein de l’espace social comme espace différencié, des groupes d’agents (clercs, lettrés…) conquièrent une position dans la division du travail en vertu de laquelle ils se voient habilités à la manipulation légitime de produits symboliques déterminés (biens de salut, biens culturels…)» (Pinto, 2002:105-106).

[v] Lieu de débats, de diffusion d’idées, mais également source de sens, d’identités et d’attitudes orientant les comportements conformément à la dimension socioculturelle de l’espace public que trace Peter Dahlgren (1995 : 18-19).

[vi] «[Si] la notion de lien social peut être autre chose qu’un concept éponge, le social ne ‘tient’ pas d’abord par une forme d’agenda partagé, d’investissement permanent des membres du corps social sur les débats fédérateurs, mais par la dialectique du fonctionnement autonome et de l’interdépendance de ces micro-unités et de leurs espaces publics partiels» (François et Neveu, 1999 : 50-51).

[vii] Études qui, croient François et Neveu, rendraient désormais insoutenable la perception du lecteur ou téléspectateur en récepteur passif (1999 : 16), en consommateur nonchalant (Hoggarth, 1957). Parmi ces études, retenons : Radway, 1984; Ang, 1985; Katz et Liebes, 1993; Coole, 1992 : 85; Keane, 1984 : 178; Winkin, 1981.

[viii] Cité dans François et Neveu, 1999).

2 Réponses

  1. […] parlent de «démocratisation» d’Internet, usant d’un champ lexical associé au journalisme et à la notion d’État-Nation. Bien qu’il s’agisse de parler d’accès plus uniforme aux moyens technologiques, […]

  2. Tres bon article !! Merci beaucoup !!

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