Fracture numérique ou Rupture politique?

N’ayant pas renouvelé ma carte de membre du club des mal-cités, je prends la génisse par les pattes pour éviter la catastrophe (i.e. avant que certains égos démesurés se fassent vilains avec moi) et vous partage gratis ma présentation du 6 mai 2013 dans le cadre de la Table ronde sur la fracture numérique organisée par l’ITIS qui s’est déroulé au Cercle.

Vous en excuserez parfois la forme, la syntaxe et les coquilles, ce ne sont que des notes de présentation après tout.

Politologues: note que si les concepts ne sont pas définis, c’est que mon intervention survenait après celle Pascal Plantard à qui était naturellement confiée la tâche de préciser et étayer les concepts. Vous comprendrez en consultant ses publications, parmi lesquelles figure un ouvrage qui a accompagné ma réflexion (Pour en finir avec la rupture numérique, 2011).

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Je remercie l’ITIS d’avoir organisé cette table ronde sur la fracture numérique dans le Contexte du Congrès de l’ACFAS se déroulant à l’Université Laval toute la semaine mais aussi dans le contexte plus large des réflexions sur Ville ou communauté intelligentes entamées il y a maintenant un peu plus de deux ans dans notre Capitale-Nationale.

Il est évidemment question de fracture numérique, mais aussi de rupture politique par rapport à un idéal de citoyenneté numérique et d’un idéal démocratique (idéal qui n’est donc pas seulement numérique).

La fracture n’est pas du seul domaine politique ou citoyen mais dans un soutien du politique aux projets citoyens qui tentent d’adresser cette question cruciale.

Ces dernières années, nous avons caressé des ambitions démesurées et envisagions des potentiels enivrants en traitant d’émancipation citoyenne, de gouvernance numérique, d’un État facilitateur, d’un État comme producteur symbolique de l’ethos des citoyens.

Aujourd’hui, on fait le dur constat de la rupture entre ce monde des possibles et la réalité. Je demeure convaincu que ce sont des idéaux atteignables. Mais alors où échoue-t-on? Que nous manque-t-il?

La fracture numérique a été précédemment bien définie et discutée. Suivant mon implication dans ZAP Québec, Québec Ouvert et Capitale Ouverte, je me contenterai ici d’en départagerais brièvement 4 grands traits:

1) Question d’accès:à laquelle on réduit généralement la question de fracture numérique et qui serait conséquente d’inégalités multiples (socioéconomiques, culturelles, géographiques, de statut, de genre, de capital éducatif, etc).

L’innovation citoyenne est depuis plusieurs années à l’oeuvre pour adresser cette variable et de nombreux projets issus société civile en témoignent, parfois appuyés par le milieu politique, surtout municipal. Que l’on pense aux CACI, aux formations organisées dans les biblio pour démystifier, accompagner et éduquer citoyens dans leur appropriation du numérique.

Et à ZAP Québec également, qui a vu depuis 2006, avec son vaste réseau de partenaires commerciaux, institutionnels, événementiels et communautaires, à déployer un réseau de 500 points d’accès gratuits à Internet sans fil.

Bref, la vitalité citoyenne est déjà à l’oeuvre pour corriger cette fracture ainsi que l’a illustré Kevin Granger de WeSeekYou en faisant état des observations de son étude menée en 2010 auprès de communautés en régions éloignées du Québec.

2 et 3) Question de l’influence et la variable commerciale: ces deux questions sont adressées de front par Québec Ouvert, qui mise sur la transparence et les données ouvertes pour faciliter l’innovation citoyenne, en considérant l’apport de développeurs dans le l’offre d’applications touchant plus que les nids de poule, mais multipliant les lieux d’échanges entre les citoyens et leurs élus.

À mon sens, l’objectif est surtout de démontrer, en créant une brèche pour impliquer l’expertise citoyenne dans les processus législatifs, que la terre (et avec elle l’appareil gouvernemental) continue de tourner sans révolution (perle linguistique) lorsque l’on ose impliquer le citoyen et bénéficier de ses lumières avant d’agir.

Rien de tel que l’ouverture des données pour faciliter l’expression dans l’espace public de contre-discours, d’idées novatrices éclairées par cet accès et par les manipulations citoyennes de données et d’informations gouvernementales non filtrées, directement aux sources, ayant une influence sur la délibération et potentiellement sur l’intervention publique.

4) l’aspect Politique que revêt cette fracture m’intéresse davantage. Par politique, je n’entends pas ici le politique, le vaste espace de délibération, mais l’espace restreint de législation, de policy-making. Regarder la fracture numérique sous cet angle politique nous amène à considérer que le manque flagrant de leadership politique peut ralentir l’innovation citoyenne (j’ai dit, par étourderie, freiner, sachant bien – et le répétant en conclusion – que personne ne saurait réellement freiner une locomotive sociale aussi imposante de sa course).

Je m’explique: Les décisions étatiques, les politiques publiques et les valeurs ou positions qu’elles défendent, ont un impact sur les schèmes de compréhension des citoyens, sur les représentations sociales qu’ils forment et sur les positions qu’ils adoptent autour d’enjeux sociaux.

C’est bien ce qui se passe lorsque l’immobilisme ou l’improvisation de nos institutions décourage et alimente le désintérêt de certains citoyens envers le numérique.

Les idées, les discours c’est flou. Des applications, des projets tangibles, c’est pas mal plus sexy.

Ce n’est pas parce que les femmes et hommes politiques ne comprennent pas le numérique, ils l’intrumentalisent plutôt aisément au niveau partisan alors qu’on observe, ici comme ailleurs, une montée des database party à des fins de numérisation de l’électoralisme et du marketing politique.

S’ils le comprennent bien au niveau électoral, ca ne semble pas être le cas au niveau des politiques publiques alors qu’incohérences rivalisent avec démesure lorsqu’il est question de projets numériques au Québec. Nous avons assisté à toute une vague de projets publics numériques sans aucune coordination ou vue d’ensemble pilotés au sein de différents ministères ces 5 dernières années (rf, Système intégré d’information de justice (75M) et Dossier santé Québec (1.4MM)). Projets qui, selon le Vérificateur général du Québec, ne respectent ni leur coûts, ni leurs échéanciers, ni leur portée.

Imaginez ce que feraient ces organismes citoyens, tous ces projets d’inclusion numériques menés sur le terrain par la société civile avec un 1.4 milliards de dollars: une véritable révolution et plus encore!

On a récemment  cru que le gouvernement du Québec  se mettrait enfin en phase avec sa société civile alors qu’était publié le Rapport GAutrin et que l’on créait un comité-conseil regroupant plusieurs acteurs oeuvrant dans le numérique (Québec Ouvert et ZAP Québec ont été consulté et y étaient représenté). On croyait avec enthousiasme que les interventions publiques seraient éclairée par une feuille de route guidant la fonction publique dans la mise en oeuvre d’un plan numérique.

Mais la récente élection, la dormance de ce comité conseil et derniers mois d’activités parlementaires (mis à part quelques wet dreams ci et là) démontrent l’ampleur du manque de vision et l’absence de leadership politique en matière de numérique au Québec.

Les projets numériques gouvernementaux adressent les citoyens à titre d’individus consommateurs de services publics, suivant une logique topdown alors que le numérique impose une vision plus horizontale, facilitant l’apport des citoyens dans le processus législatif, dans le policy making, suivant une certaine forme de eGovernance.

Si on ne surpasse pas la petite politique et l’opportunisme électoral, le numérique demeurera un outil politique servant à la numérisation d’un monde analogique noir, blanc et propagandiste tout en maintenant la démocratie représentative dans son marasme actuel.

Nous échouons donc actuellement sur le plan politique parce que:

– nos leaders politiques n’engagent pas de ressources administratives, financières et intellectuelles afin d’inscrire le numérique dans l’agenda législatif;

– les interventions numériques actuelles de l’État semblent réactives ou improvisées, résultant de politiques publiques mal informées, d’apparence pas ou mal coordonnées;

– on semble préférer un agenda de connectivité plutôt qu’un agenda de développement;

– on peine à définir l’intérêt public à l’ère numérique, à appuyer la société civile déjà à l’oeuvre.

Mais comme je l’ai dis plus tôt, côtoyant quotidiennement ces agents de changement déjà à l’oeuvre sur le terrain pour adresser ces problématiques, j’ai confiance qu’une locomotive sociale aussi imposante saura nous approcher de ces idéaux démocratiques, d’une vivifiante citoyenneté numérique. Une forte dose de leadership politique serait toutefois nécessaire pour en accélérer le parcours. La société civile ne peut toujours traîner ses lourdes institutions sans y perdre en énergie ou en rythme.

Ce qui nous manque:

– un soutien politique adapté aux besoins citoyens, un soutien politique de  l’innovation citoyenne;

– de la transparence, pas du marketing: l’ouverture des données est un premier pas plus qu’accessible, illustrant bien le potentiel qu’a le numérique lorsqu’il est question de reddition de comptes et de gouvernance éthique;

– la diffusion à plus large échelle des projets citoyens actuellement à l’oeuvre. L’appui officiel de leaders politiques aux projets numériques concrets menés par des citoyens développeurs serait plus probant et convaincant que de vains discours;

– nous avons besoin d’engagements et de délibérations, pas de cadeaux électoraux visant à calmer les tenants d’une politique numérique ou d’énièmes consultations pour avaliser des décisions déjà prises.

En d’autres mots, nous avons besoin d’un plan numérique pour guider l’intervention de l’État et mieux arrimer son action à celle des citoyens déjà à l’oeuvre. Au niveau praxis, nous avons besoin d’au moins un lieu à Québec (Maison du numérique, Lab ou autre appellation) pour favoriser l’émergence et la diffusion des bonnes pratiques, des exemples concrets d’applications du numérique en démocratie de même que pour démystifier le numérique auprès des citoyens qui y sont plus récalcitrants, qui n’y voient pas le potentiel, l’intérêt ou qui n’y ont tout simplement pas accès.

C’est à mon sens les deux pierres angulaires permettant de poursuivre un agenda démocratique en tête duquel figure la question de la fracture numérique.

Une Réponse

  1. […] La fracture numérique est à la fois un phénomène social, culturel, économique et politique. Elle décrit l’exclusion de large strate de la population des réseaux de communications numériques pour des motifs d’accessibilité, d’inégalités socioéconomiques ou par manque d’intérêt. Elle ne concerne pas que les populations vivant dans les régions les plus arides de la planète mais aussi bien des citoyens d’États occidentaux n’ayant soit pas les moyens, pas les compétences ou pas l’intérêt à utiliser les technologies de l’information pour interagir avec leur environnement, avec d’autres citoyens ou avec leurs institutions. […]

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